2015 : Année européenne du Patrimoine industriel
Chomérac (Ardèche)

Chomérac est riche d’un patrimoine industriel lié au moulinage.

Notre commune tient une place de premier plan d’abord par l’ancienneté de l’activité, commencée XVIIe siècle mais aussi par la densité de ses équipements avec plus de vingt fabriques.

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"La Grande Fontaine" dans son écrin de verdure

Les édifices industriels qui ont abrité machines et ouvriers font partie du patrimoine et se distinguent dans le paysage par leur silhouette originale d’une longueur de 20 à 40 mètres ainsi que par les aménagements hydrauliques nécessités pour leur fonctionnement.

L’auteur de l’article qui vous sera proposé, est Yves Morel, spécialiste de l’histoire du moulinage en Ardèche, auteur d’une thèse « les Maîtres du Fil » et co-fondateur de l’Ecomusée du Moulinage à Chirols.

Son étude sur Chomérac a été publiée dans le Cahier N° 103 de Mémoire d’Ardèche et Temps Présent : « Entre Rhône et Coiron, Chomérac ». Avec son aimable autorisation, nous la reproduirons ici en plusieurs étapes. (Marie- Jo Volle)

- Chomérac, patrie du moulinage ?

Conjointement avec les Cévennes et les Boutières, le secteur drainé par l’Ouvèze et la Payre apparaît comme un des hauts lieux du moulinage en Vivarais.

Dans ce schéma quelle fut la place particulière de Chomérac tant au niveau de l’ancienneté que de l’importance manufacturière ? A ces deux questions de fond peuvent s’ajouter quelques analyses complémentaires concernant l’évolution locale de l’industrie moulinière, ses implications et le rôle qu’y ont joué divers acteurs de premier plan.

- Et si c’était là que tout avait commencé ?

Pour esquisser quelques repères, il faut s’appuyer sur des sources, or, en la matière, les données disponibles sont fragmentaires et d’une fiabilité difficile à vérifier. … Selon Albin Mazon (1), Jean Deydier, de Chomérac, homme de loi, se serait intéressé aux premiers essais d’implantation en France de la technologie italienne pour l’ouvraison des grèges, à la fin des années 1660. Il aurait pour cela envoyé son fils Jacques dans la région lyonnaise où il rencontra le Bolognais Benet, bientôt convaincu de venir se fixer en Vivarais. A la suite de ces contacts, Deydier aurait créé à Chomérac, vers 1670, la première fabrique de soie de la future Ardèche. Le fait est capital, ne s’agit-il pas là de la greffe initiale qui déboucha sur de multiples éclosions ailleurs ?

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La Royale

Malheureusement Mazon ne cite aucune référence qui permettrait d’accréditer l’information. On semble avoir affaire à une simple tradition orale transmise de génération en génération, peut- être à partir de données écrites. Seul un fantastique travail d’inventaire des sources administratives et notariales de l’époque permettrait éventuellement de confirmer ces affirmations.

L’ancienneté du travail de la soie à Chomérac est parfaitement vérifiable un demi-siècle plus tard. Les minutes de Maître Grel mentionnent, au hasard de tel ou tel acte, l’existence d’ouvriers en soie dans le bourg, dès la fin du règne de Louis XIV et au tout début de la Régence. Ces employés d’un genre nouveau témoignent de l’existence, d’une ou plusieurs fabriques sur place. De fait, l’enquête industrielle de 1720 précise qu’il y a à cette date trois mouliniers (2) installés à Chomérac. Il s’agit de Deydier, de Buffel (3) et de Roux. Ils ne sont pas les seuls en Vivarais à cette époque, une trentaine d’autres sont également en activités, essentiellement dans le couloir rhodanien, mais rien ne dit que les ateliers soient contemporains de celui de Deydier.

On peut localiser avec précision la fabrique de Buffel – c’est le mas de Trouillet, toujours dans le paysage, au sud du bourg- ; il existe également de fortes présomptions pour situer celle de Roux-ce serait l’ancien « moulin Lavie » que certains désignent aujourd’hui sous le nom de fabrique de La Téoule- mais l’opération est plus délicate pour ce qui concerne la mère de toutes les fabriques, celle de Deydier. Une légende tenace l’a placée au lieu -dit « La Royale », sur la Véronne, en aval de Chomérac. Arrêtons-nous un instant sur cette assertion. En réalité, le site industriel de la Royale a été créé par Bouvier et Grel au tout début des années 1750. Quant à l’appellation originale-et énigmatique – de ce groupe de fabriques (il y en avait deux, couplées à des filatures), elle permettait de faire l’amalgame avec la qualification officielle de la fabrique, créé par Henry Deydier et Vaucanson entre 1752 et1754 à Pont d’Ucel, mais c’était à tort. En fait, selon certains témoignages, en particulier celui de M. Nocera, propriétaire de la Royale, la fabrique Deydier aurait été construite au lieu-dit « La Grande Fontaine » sur la Véronne en amont du bourg. Il existait bien là, dès le début du XVIIIe siècle une usine aux mains de F.Grel(4) .Par la suite, diverses initiatives ont englobé ce bâtiment dans un ensemble industriel beaucoup plus vaste pour les besoins d’un tissage, si bien que d’éventuelles preuves remontant à 1670 risquent fort d’avoir disparu.

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L’Usine de la Grande Fontaine

- Un épanouissement précoce

Le milieu du XVIIIe siècle coïncide avec une remarquable expansion du moulinage en Vivarais. La création de la « Fabrique Royale d’Aubenas » (en fait Pont d’Ucel) en ait l’illustration la plus connue, mais ailleurs des initiatives moins renommées ont été prises. Par exemple à Largentière ou dans le bassin de la Glueyre. Dans cette effervescence créatrice, Chomérac- mais aussi Privas d’ailleurs- s’est signalé par le nombre important des initiatives.

En juillet 1750, deux négociants en soie, Grel et Bouvier obtiennent du Prince de Soubise le droit de détourner une partie des eaux de la Véronne pour faire mouvoir une fabrique de soie (5), l’année suivante, ils complètent la démarche en traitant avec un riverain pour renforcer leur prise d’eau (6)

Le dépouillement (partiel) des actes notariés locaux (7) permet de donner quelques autres repères chronologiques. Ainsi on apprend que dès 1751, fonctionnait la fabrique du Baumas, puisqu’à cette date, son propriétaire, un certain Bouthier, dont le nom évoluera ultérieurement en Boutière, conclut un bail d’apprentissage avec le jeune Annet Dussaud. Trois ans plus tard Pierre Moyrenc, propriétaire d’une fabrique au quartier du « Pont de Véronne » (8) loue ses ateliers à un fermier, mais dès 1748, un acte le mentionne comme « moulinier au Pont de Véronne ». En 1754 encore, Julien Benoît fait don à son fils de son moulinage tout proche du précédent, à l’occasion de son mariage (9).

Le 3 novembre1762, Anne-Marguerite de Burine de Tournay vend à Jean Guérin « négociant à Privas », le domaine de Champ-la Lioure, pour 8500 livres (10). Bientôt le site en question est devenu sous l’impulsion de son acquéreur, un des pôles de l’activité textile dans la région de Chomérac, mais on ne sait pas exactement à quelle date ont été construites les fabriques.

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La Véronne, départ de la béalière de la Royale

D’autres noms de mouliniers se rencontrent ainsi dans les minutes de Maître Grel, comme Duroux ou Jacques Faure(11) sans que soit précisé leur statut (fermier ou propriétaire) et leur lieu d’implantation.

Lors d’un second recensement industriel en 1785, le bourg héberge onze mouliniers (12)

A Buffel et Roux- Deydier , parti se fixer à Pont d’Ucel, a disparu de la liste- se sont ajoutés Grel, Bouvier, Benoît, Guèze, Bouthier, Duroux, Benoît( sans doute le frère) et Guérin dont les noms figurent pour certains dans quelques- uns des actes notariés évoqués ci-dessus. Dans le cas particulier de Vincent Duroux son nom est mentionné dans un acte datant de 1753, il est désigné comme moulinier habitant le mas de Carcaud. Ce toponyme n’apparaît ensuite dans aucun document, y compris les archives cadastrales, malgré d’innombrables recherches infructueuses de la part de l’auteur du présent article jusqu’ à la découverte d’un rapport d’un expert datant de 1885 (13) où il est de nouveau question du mas de Carcaud avec plan joint au dossier. Les éléments du rapport permettent d’affirmer que Carcaud est une autre appellation du moulinage de Ferrières dit encore Pommier, sur les bords de l’Auzon, moulinage aux mains de la famille Méalarès. Cette fabrique serait donc une des très anciennes de la région de Chomérac.

Sous le Premier Empire, on recense dix-sept fabriques, soit 80% du total construit dans la commune, alors qu’au même moment, Aubenas, qui fut le pôle majeur de l’activité soyeuse au XIXe siècle, n’était équipé que de 30% du total inventorié ultérieurement.

Ainsi, Chomérac fait vraiment figure de bourg pionnier pour le développement des métiers de l’ouvraison, à l’échelle de tout le département. Les quelques créations du XXe siècle n’intervenant que comme un simple complément qui a porté le total des fabriques édifiées dans la communes au nombre de vingt-deux.

- Notes :

1 A.D.A. (archives départementales de l’Ardèche) Encyclopédie Mazon

2 Il faut avoir à l’esprit que ce terme à l’époque, peut désigner plusieurs catégories sociales, aussi bien le maître que l’ouvrier de sexe masculin employé dans cette fabrique

3 A.D.A. 2 E 3090. Un acte de 1714 nous apprend que Buffel dispose d’une filature puisque son fermier doit lui fournir du bois pour son « tirage de soie »

4 Madame Volle a attiré notre attention sur l’ouvrage de Mazon, Voyage autour de Privas ; on y lit qu’en 1748 Deydier a vendu sa fabrique de Chomérac à Grel, ce qui est donc confirmé par les documents cadastraux ultérieurs.

5 Document aimablement communiqué par M. Nocera

6 A.D.A. 2 E 3098

7 L’inventaire analytique des minutes de notaires de la région de Privas, par Monsieur Vernet, aux Archives Départementales, s’avère d’une grande utilité

8 Bâtiment qui fut reconstruit sous le Second Empire et aujourd’hui occupé par un traiteur.

9 Toujours selon Mazon, le 28 août 1744 un moulin à farine avait été « accencé » à Benoît qui y adjoint ensuite une fabrique.

10 A.D.A. 2 E3100

11 A.D.A. 2 E 31100. Le 2 juin 1762, Henry Deydier a vendu une « maison » à Chomérac pour 1800 livres

12 En fait peut être dix car le nom de Buffel apparaît 2 fois ; dans le deuxième cas son nom est associé à celui de Trouiller, comme pour un partenariat, nom qui est en fait celui de la fabrique où vit l’intéressé.

13 A.D.A.3 U2 875

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