2015 : Année européenne du Patrimoine industriel
Chomérac (Ardèche)

La passerelle en « fil de fer » sur la rivière Payre

La commune de Chomérac souhaite s’inscrire dans la démarche culturelle européenne par l’évocation des années glorieuses de l’industrie de la soie dont le riche patrimoine est un élément caractéristique du paysage aujourd’hui. Auparavant, il convient de prendre connaissance d’une expérience innovante réalisée au XIXème siècle par le Choméracois Bruno Plagniol.

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Le site de la Clève d’après un plan de 1769

Bruno Plagniol, est ingénieur ordinaire des Ponts et Chaussées du secteur de Tournon quand il commence en 1821 sa collaboration avec Marc Seguin dans le projet innovant d’un pont à suspension par câbles qui sera établi après de nombreuses péripéties ,à Tournon sur le Rhône en 1825.

Dans le cadre de l’expérimentation du projet, Bruno Plagniol au cours du printemps 1822 se fait commanditaire et financeur à titre privé , d’ une passerelle « en fil de fer » dans une zone difficile du franchissement de la rivière Payre en amont de sa confluence avec le ruisseau de Véronne, au lieu dit « la Clève » où l’on passait le gué .Cette passerelle prévue pour pour le passage des piétons et et des chevaux mesure 90 pieds de long et 3 pieds de large soit environ 29 mètres de long et un mètre de large.

Le 6 avril 1822, il adresse la lettre suivante à Marc Seguin : « … Je commence sur la rivière Payre une passerelle de 90 pieds d’ouverture selon le même système de celui de Tournon , c’est à dire avec des poulies et cordes en fil de fer au dessus du câblage. Il m’en coûtera plus de 25 louis. Je ferai percevoir un droit pour retirer une partie de mon argent et quand bien même je perdrois tout c’est une expérience que je veut faire. Je pars pour Nîmes dans 5 jours à mon retour on commencera la fondation de la culée de la rive droite, sur la rive gauche, j’ai un bon point d’amars. Je mettrais 120 fils, tout est commandé, le cloutage(?) sera en bois de châtaigner. Il aura trois pieds de large , les chevaux y passeront. S’il me convient dans un an je le transporterai ailleurs... Je crois que vous devez presser l’affaire du brevet d’importations... Je vous salue affectueusement ».

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Massif de pierres, support de la passerelle (photo J.P. Mur)

Malheureusement, la passerelle fut emportée par un violent coup de vent au cours de cette même année 1822. Ce premier essai avait en fait pour Plagniol un double objectif : avancer dans la mise au point des futurs ponts suspendus mais aussi répondre aux demandes des populations locales de construire un ouvrage pour le franchissement de la rivière au lieu dit La Clève. Dès 1819 est mentionné un syndicat des habitants de la plaine pour la construction d’un pont de 20 mètres d’ouverture à Clève près de Chomérac, sur le torrent du Payre.

Le maire de Chomérac, Auguste Charles de Vanel de Lisleroy , dans une lettre adressée au Préfet de l’Ardèche, le 26 janvier 1823, cite les derniers accidents pour solliciter l’établissement d’une passerelle sur les lieux . Il évoque aussi l’éphémère passerelle en fil de fer.

« Monsieur le Préfet, hier sur les 6 heures du soir le nommé Teissier propriétaire âgé de 60 ans environs, revenant du marché de Privas et se rendant à Blaisac, commune de Saint Lager, son domicile, s’est noyé au passage du torrent de Payre sur le radier. Il a été trouvé le matin sur la prise d’eau de la fabrique Vincent proche le moulin de Giney .

De telles catastrophes se sont renouvelées bien des fois en peu d’années depuis mon administration. J’ai rendu compte en son temps d’un sort semblable arrivé à un gendarme qui fut entraîné avec son cheval, d’un marchand colporteur qui finit de même, d’une charrette attelée de bœufs qui périt avec son conducteur.

Nous avons sollicité la construction d’un pont, nulle part il fut plus nécessaire et cela a été vain.

… C’est à vous Monsieur le Préfet que j’ai l’honneur de m’adresser aujourd’hui pour vous prier de nous accorder ce petit établissement qui est d’une nécessité absolue et de l’avis de tous ce sera un bienfait dont nous conserverons un éternel souvenir.

Trop d’’économie mise à la construction d’une passerelle en fil de fer faite en ce lieu à causé le dérangement puis l’enterrement. Avec mille francs on la reconstruirait sur un nouveau plan et grande solidité ; il serait à propos de profiter des matériaux qui lui ont servis et de la bonne volonté du propriétaire qui est disposé à sacrifier au public les frais déjà faits si cette somme était trop forte pour être accordée, elle pourrait être diminuée de quelque chose mais de très peu... »

L’option du pont en dur aura finalement gagné ; Aujourd’hui,en amont du gué un petit massif maçonné en pierre de taille, rive gauche, situé à plusieurs mètres au-dessus des basses eaux, pourrait correspondre à l’une des assises de la passerelle de Plagniol.

Bruno Plagniol fut-il précurseur de Marc Seguin ? En tout cas il fut un précieux collaborateur dans l’aboutissement du projet phare du « pont suspendu » de Tournon.

Par la suite, Bruno Plagniol continue à s’impliquer dans la construction de ponts puisqu’on le trouve présent dans la construction du pont de Bourg Saint Andéol.

L’innovation des Seguin et Plagniol connaîtra un franc succès en France et à l’étranger.

Marie-Jo Volle Vice-Présidente de Mémoire d’Ardèche et Temps Présent Janvier 2015

D’ après l’article de Jean Pierre Mur dans « Entre Rhône et Coiron, Chomérac » Cahier N° 103 de Mémoire d’Ardèche et Temps Présent et Albin Mazon « Voyage autour de Privas »

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Les restes du gué (photo J.P. Mur)

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